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Adieu MORY !

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MoryGlobal, le transporteur de colis, en redressement judiciaire depuis le 10 février 2015, vient d’être officiellement mis en liquidation cette semaine, mettant d’un coup 2150 salariés au chômage.

La société MoryGlobal était née sur les décombres de Mory Ducros, entreprise qui avait elle-même été placée en redressement judiciaire fin 2013. Sur les 5000 emplois de l’époque, 2800 avaient été sacrifiés pour que l’entreprise puisse continuer, tout en conservant une envergure nationale dans le domaine de la messagerie.

Pour beaucoup la création de MoryGlobal s’était faite sous la pression des pouvoirs publics qui voulaient éviter une mise au chômage de 5000 personnes à la fois (ce qui constituait la plus importante faillite de ces dernières années). L’état a donc versé une aide de 17 millions d’€ pour que l’aventure se poursuive, ce qui n’était pas totalement incompréhensible car cela permettait de maintenir, au moins provisoirement, plus de 2000 emplois, et donc permettait de ne pas avoir à indemniser 2150 chômeurs de plus et à laisser une chance à ce que l’économie reprenne et tire d’affaire l’entreprise. On connaît le résultat…

Mais ce qui motive cet article c’est surtout le regret de la disparition de MORY, un groupe dont j’ai partagé l’existence pendant plus de 15 ans et dont je vais vous conter l’histoire.

C’est en 1804 que tout commence, quand le Calaisien Nicolas Toussaint MORY, spécialisé dans le négoce de marchandises en France et en Europe, fonde MORY avec la distribution de tous les journaux étrangers pour le Royaume-Uni, puis le transport terrestre routier (à l’époque grâce à la diligence) et le transport maritime. Il a permis de réduire le temps de transport entre Paris et Londres et ainsi établir sa notoriété, à une époque où les relations entre les deux pays étaient très tendues.

Il développa le premier, les échanges de marchandises, en étant, en 1817, correspondant à Calais des messageries CAILLARD et du nouveau paquebot qui, une fois par semaine, faisait le service direct sur Londres.

Nicolas Toussaint MORY meurt prématurément  à 50 ans, et son fils, Nicolas Jean Baptiste MORY, lui succéda à seulement 22 ans. Associé aux familles CHARTIER et VOGUE, il fonda une succursale à Boulogne qui dépassa rapidement la maison mère de Calais.

En 1868 Nicolas Toussaint MORY se sépare de ses associés et garde la seule succursale de Boulogne pour créer la société MORY et Cie qui garda ce nom durant un siècle, avant de le changer pour MORY SA.

En 1885 est ouverte la succursale de Paris, puis celles de Rouen et de Londres en 1890. Et ce fut le début d’une grande aventure.

Mory et Cie

Au début du XXème siècle, le charbon tenant une très grande place dans les échanges Anglo-Français (l’Angleterre en étant le plus gros producteur au monde), Henry MORY (le fils de Nicolas Toussaint) décida d’ouvrir un service d’importation en confiant la responsabilité au jeune employé, Eugène MASSET.

La Maison MORY devint le plus gros importateur de charbon dans tout le Nord de la France. Avec la guerre de 14-18 et l’occupation des houillères par l’ennemi, les services charbons de « MORY et Cie » connurent un surcroît d’activité considérable. Au lendemain de la 1ère guerre mondiale les activités charbonnières ont continué à dominer la vie de la Société MORY qui se dota d’une flotte charbonnière de 8 cargos, flotte exploitée jusqu’en 1935.

Malgré cette vocation pour l’activité charbonnière, « MORY et Cie » n’en négligea pas pour autant celle du transport, bien que secondaire.

Eugène MASSET, à partir de 1928, étendit les activités de la Maison MORY de l’hexagone vers l’Algérie et le Maroc. Ces nouvelles entreprises devinrent rapidement les plus importantes sociétés filiales du Groupe. Les activités d’Eugène MASSET ne se limitaient pas aux affaires de « MORY et Cie ». Dès 1920, il fit participer « MORY et Cie » à la création de la « Société Anonyme de Gérance et d’Armement » (S.A.G.A), entreprise de navigation maritime dont il fut le Président Directeur Général de 1935 à 1952 et qu’il fit très largement évoluer, entre autres…

La grande personnalité d’Eugène MASSET marqua cette période au travers du développement des affaires charbonnières de « MORY et Cie ». En 1924 il devint l’associé et le cogérant de la société avec Henry MORY et son frère Ernest MORY. Quand Henry décéda en 1928, et Ernest en 1932, Eugène MASSET endossa alors la responsabilité et la direction de la Maison. Avec son grand génie de gestionnaire d’entreprise, il sut engager la société « MORY et Cie » dans de nouvelles et nombreuses créations d’activités, qui transformèrent celle-ci.

« MORY et Cie » était en plein essor quand la 2ème guerre mondiale éclata. Son activité étant en majeure partie portuaire et internationale, elle fut paralysée lorsque les allemands occupèrent les ports de France, de Dunkerque à Bayonne, en y fermant quasiment les activités aux civils.

Pendant c’est quatre années d’occupation, les dirigeants de MORY et Cie, ne demeurèrent cependant pas inactifs. Le 5 Avril 1939, ils s’associent à part égale avec la famille HELMINGER dans la société du même nom, « G.HELMINGER et Cie », une société très importante avec de multiples succursales, ayant une grande expérience dans le transport et une vitalité d’expansion qui va jouer un rôle moteur dans le développement de l’organisation de messagerie du groupe. Cette association avec ce partenaire de renom et dynamique, permet donc à MORY et Cie de garder une activité assez importante malgré les événements qui touchent tout le pays.

Les ports de la Méditerranée restés libres (jusqu’en novembre 1942 du moins) donnèrent une nouvelle opportunité aux dirigeants de MORY, celle du développement des échanges avec l’Afrique du Nord, et de nouveaux terrains d’action furent recherchés dans les colonies françaises du Sud du Sahara. Ainsi en 1941, de nouvelles agences MORY virent le jour dans diverses villes d’Afrique noire, du Sénégal au Dahomey (actuel Bénin), mais aussi au Cameroun.

Après la guerre, « MORY et Cie », présente dans les principaux ports de France, développera particulièrement les métiers de transitaire et de consignataire,  au détriment du portuaire, du fait d’une nouvelle réglementation de l’emploi du personnel docker. La société abandonne la manutention des navires pour s’en remettre à la sous-traitance.

En tant que transitaire, MORY veut organiser le transport de marchandises importées ou exportées (par voie terrestre, maritime ou aérienne), et assurer l’entière responsabilité de l’exécution de bout en bout.

Lorsque l’Algérie accède à l’indépendance, la Société Algérienne des Pétroles MORY transfère son siège social en France, et sa raison sociale devient « Société Anonyme des Pétroles MORY ». Les actifs algériens sont nationalisés.

Plus durablement, une autre activité se développe : le groupage à l’exportation de marchandises diverses par conteneurs maritimes vers l’Afrique Noire, les Antilles, les Iles de l’Océan Indien et du Pacifique. La société s’ouvrira, comme le commerce extérieur français lui-même, aux Etats-Unis, au Canada, au Moyen-Orient, à l’Amérique Latine, au Japon, …

Ainsi, la conception du métier de transitaire évolue. Une gamme plus complète de prestations est offerte au travers d’actions commerciales spécifiques, des moyens propres pour la collecte du fret, des quais de transit et de manutention. MORY se fait aussi une spécialité dans le transport à l’exportation des usines complètes, livrées clés en main.

Les transits aériens s’effectuaient au début par l’aéroport du Bourget, puis d’Orly, mais dès l’ouverture de Roissy Charles de Gaulle, MORY y installe son centre national, en même temps que d’autres aéroports voient le jour dans l’hexagone.

Au niveau Européen, l’entrée en application du Marché Commun simplifie les formalités douanières, ce qui facilite et accroit les échanges.

Certes l’entreprise MORY n’a pas attendu cela pour traiter avec ses voisins européens, et elle continue de créer des lignes de groupage communautaires. Entre temps, en 1960, la société partenaire HELMINGER crée à Epinal le premier « Service Etoile », qui se révèle une organisation routière innovante. Elle permet au moyen d’un centre étoile (une agence mère), une distribution régionale de messagerie dans des délais réduits. Cette nouvelle formule connaît très vite un grand succès. Ces initiatives de la société HELMINGER permettent à MORY et Cie d’étoffer et développer son réseau de messagerie.

Le réseau de groupage de marchandises MORY-HELMINGER couvre au fur et à mesure une grande partie du territoire national. C’est au cours de son 175ème anniversaire, qu’est prise la décision de baptiser le réseau commun MORY-HELMINGER d’une appellation commerciale nouvelle : T.N.T.E (« Transport National Trois Etoiles »). Ainsi, à la fin des années 70, l’objectif de la société MORY  est pratiquement atteint : couvrir l’ensemble du territoire Français.

Mais progressivement l’entreprise MORY recentre ses activités principalement dans le transport. Elle va ainsi céder totalement son activité « combustibles » en 1987, puis en mai 1990 son activité maritime et aérienne « overseas ».

C’est à cette époque-là que je rejoins le groupe MORY. Le groupe NOVALLIANCE, dirigé par Alain MALLART, a convaincu les héritiers de la famille MASSET de lui céder le groupe MORY. NOVALLIANCE garde le transport terrestre et cède son activité aérienne et maritime au groupe SAGA (qui sera plus tard à son tour racheté par le groupe BOLLORE).

Je venais de rejoindre le groupe NOVALLIANCE en prenant la direction d’une société de transit marseillaise qui se trouva, du fait de ces cessions et après son rattachement à MORY, la seule activité de transit restant dans le groupe. Je considérais que cette cession de l’activité « overseas » était une erreur stratégique, et que réduire le groupe MORY au seul transport routier était un risque pour le futur.

Je me souviens que dans le domaine de la messagerie, le marché était déjà, dans les années 90, en surcapacité. La concurrence du SERNAM, société publique, tirait les prix à la baisse alors que la messagerie est un secteur de type industriel qui demande d’investir massivement, à la fois dans la taille du réseau de distribution, en créant des agences dans les villes moyennes, et dans des systèmes informatiques très pointus pour assurer le suivi des colis. Cela a pour effet d’augmenter considérablement les frais fixes, et pour les amortir, certains acteurs ont cherché à faire du volume en cassant les prix, et en vendant un service premium au prix du « low cost ».

En 1995, l’effondrement du Crédit Lyonnais, qui était le financeur du groupe NOVALLIANCE, a entraîné MORY dans sa première grande difficulté. Devenue propriété de l’Etat, au travers du CDR, il a fallu attendre 1999 pour que le dirigeant de MORY, Alain BREAU, appuyé par des cadres et des actionnaires salariés, dont je fus, rachètent le groupe au CDR au prix de 300 millions de Francs (le montant que le CDR avait remis dans la société pour la redresser). La société prend alors le nom de MORY GROUP.

Les premières années, la stratégie était claire : développer la messagerie, la route longue distance, principalement européenne, et relancer l’international, aérien et maritime, au travers de l’alliance avec le groupe américain EGL. Ainsi est né le joint-venture MORY EGL dont j’ai eu la responsabilité pendant plus d’une décennie.

Mais les difficultés de la messagerie, en surcapacité chronique en France, ont entrainé MORY petit à petit vers le fond.

D’abord ce fut la cession de MORY EGL au partenaire américain en 2004 (et j’ai continué ma route hors du groupe MORY sous la bannière américaine), puis la diminution progressive des autres activités routières par l’arrêt des partenariats européens, les partenaires étant rachetés les uns après les autres par les grands groupes européens concurrents.

En 2011 MORY GROUP, deuxième entreprise de messagerie en France, dépose son bilan. Elle est reprise pour être fusionnée avec les restes de la messagerie de DHL (Ducros Express) qui avait subi le même sort auparavant. Ainsi est créé Mory Ducros.

En 2013 Mory Ducros dépose à son tour le bilan, et c’est cette dernière entreprise, rebaptisée MoryGlobal qui est déclarée en liquidation un an plus tard, mettant fin à 211 ans d’histoire pendant lesquelles le nom de MORY a brillé en France, en Europe et dans une partie du monde.

Adieu MORY !

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3 Commentaires

  1. lombard

    10 octobre 2019 à 7 h 06 min

    Bonjour,
    Je n’ai pas l’habitude d’échanger sur les blog mais votre article m’a intéressé au plus haut point.
    Je suis l’arrière petite fille d’Eugène Masset et la petite fille de Robert Masset.
    Je m’intéresse à l’histoire de ma famille qui malheureusement m’a été racontée que partiellement.
    Ma mère n’est pas dans la transmission familiale et je sais peu de chose sur le passé de ma famille et de cette lignée en particulier.
    Si vous avez plus d’information sur Eugène et Robert cela me ferait plaisir d’en savoir plus sur leur parcours de vie, leur caractère etc ….
    Merci par avance

    Répondre

    • christianraucoules

      18 octobre 2019 à 17 h 33 min

      Bonjour Madame.
      Je vous remercie pour votre message.
      Malheureusement je n’ai rejoint le groupe Mory qu’au début des années 1990, au moment où Novalliance a racheté le groupe à votre famille.
      Je n’ai donc pas connu vos ascendants personnellement.
      Si je trouve des informations sur eux auprès d’anciens du groupe, je ne manquerai pas de vous les communiquer.
      Bien cordialement
      Christian

      Répondre

    • christianraucoules

      18 octobre 2019 à 17 h 42 min

      La seule chose que j’ai trouvé concerne Eugène Masset, mais peut- être avez-vous déjà lu ce texte écrit lors de sa mort par quelqu’un qui l’a bien connu.
      Voici le lien
      http://uim.marine.free.fr/personnages/galeries/siege-social/administrateurs/UIM/masset-eugene.htm

      Cordialement
      Christian

      Répondre

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