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Notre cerveau est-il compatible avec la démocratie ?

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L’auteur de article est Monsieur Brice Couturier – Article paru le 28/11/2019 dans le « Fil Culture » de France Culture.

« La démocratie est condamnée ! »

Il y a un « moment des psychologues » en ce moment, dans les sciences politiques en pays anglo-saxons. Steven Pinker, un cognitiviste, est en train de devenir un intellectuel très populaire en nous appelant à redécouvrir les espoirs des Lumières. Daniel Kahneman a révolutionné l’économie par ses travaux de psychologie cognitive. Mais au congrès annuel de la Société internationale des psychologues politiques, qui s’est tenue à Lisbonne cet été, c’est un autre vétéran de la discipline, Shawn Rosenberg, qui a créé l’événement. Sa contribution portait sur l’avenir de la démocratie et sa thèse, c’est qu’elle est condamnée.

Rosenberg produit d’abord des faits. En 1945, il n’y avait, sur la planète que 12 démocraties indiscutables. A la fin du XX° siècle, on n’en comptait pas moins de 87. Et l’extension de ce modèle de gouvernement « du peuple par le peuple » semblait inéluctable, universelle.

En fait, la démocratie aurait connu son heure de gloire au tournant des XX° et XXI° siècle. Mais depuis lors, elle n’a cessé de régresser. Comme on sait, les modèles autoritaires, les diverses variantes du populisme, ont le vent en poupe. Et selon Shawn Rosenberg, ce n’est pas un accident de l’histoire qu’un peu de bonne volonté pourrait corriger dans les années à venir. Non, la crise de la démocratie était à peu près inéluctable, car ce système requiert de la part des peuples une grande vigilance intellectuelle, un réel désir de s’informer, une capacité à distinguer le vrai du faux, qualités qui sont rarement réunies.

Les institutions et les élites qui encadraient la démocratie et régulaient le discours public ont été mises de côté

C’est pourquoi la souveraineté populaire a toujours été encadrée par des institutions et médiatisée par des élites – experts, universitaires, hauts fonctionnaires, élus. Or, de nos jours, leurs compétences sont contestées et remises en cause par la révolution des médias numériques. Celle-ci met en concurrence le climatologue le plus savant avec le moindre blogueur. Les élites, dit-il, ont toujours dominé le discours public et amorti les risques d’emballements populaires. C’est fini.

« Nos cerveaux, selon Rosenberg, s’avèrent fatals pour la démocratie. Les humains ne sont pas fabriqués pour elle. » Nous sommes soumis à toute sorte de préjugés, nous avons tendance à ne retenir que les informations qui les confortent et non celles qui risqueraient de les remettre en cause. Spontanément, les gens sont racistes, xénophobes et aisément trompés par les marchands d’illusions. La démocratie exige le sens de la nuance et du compromis, la reconnaissance de la diversité des intérêts et des points de vue. C’était trop demander.

Les leaders populistes, eux, n’ont qu’une seule exigence : qu’on leur fasse confiance sans se poser de questions. L’adhésion vient plus aisément. Elle est moins exigeante. Elle dispense de la peine de s’informer, de réfléchir.

Le vieux rêve de « roi philosophe » recyclé

Shawn Rosenberg se fait critiquer férocement par Kevin Baldeosingh sur le site Areo. Cette façon de considérer que la plupart des gens sont stupides et ignorants et que le progrès a toujours dépendu d’une petite minorité d’experts bienveillants, est typique de cette élite prétendue qui a toujours méprisé les gens, mais qui n’a pas particulièrement brillé par son propre discernement politique…

Et de citer un autre psychologue social fameux, Drew Westen. L’auteur de The Political Brain, se basant sur les leçons de l’histoire estime que la rigueur intellectuelle ne conduit nullement à agir de façon morale. L’attitude de Rosenberg est inspirée par l’éternel « dédain des clercs pour les masses », classique depuis Platon et son idéal d’une cité gouvernée par des philosophes – comme lui. En réalité, conclut Baldeosingh, les élites à la Rosenberg boudent la démocratie lorsque le peuple ne vote pas conformément à leurs propres désirs…

Notre cerveau n’a pas évolué depuis la préhistoire…

En tous cas, ce débat est dans l’air, puisqu’un autre auteur, travaillant à la croisée de la psychologie et de la science politique, David Moscrop, pose franchement la question : les gens sont-ils trop bêtes pour la démocratie ? (« Too Dumb For Democracy »). L’argumentaire de Moscrop tient en une phrase : notre cerveau, conçu pour effectuer des opérations simples, n’a pas évolué depuis la préhistoire, or, nous devons résoudre des questions infiniment complexes. Nous sommes inadéquats, trop pauvrement équipés, sur le double plan intellectuel et affectif, pour faire vivre nos démocraties et les conduire à bon port.

La démocratie, estime Moscrop, est un idéal qui nous vient des lumières. Celles-ci, dans leur optimisme, nous imaginaient comme totalement rationnels et transparents à nous-mêmes. Mais nous sommes des êtres de passion, bourrés de biais et de préjugés. Qui plus est, nous sommes manipulés par des lobbies et des militants qui cherchent moins à nous convaincre qu’à utiliser nos sentiments au profit de leurs propres causes.

Actuellement, constate-t-il, nos démocraties font face à une montée des frustrations et des colères. Elles doivent aussi affronter des problèmes immenses, comme le changement climatique et la prolifération nucléaire. Elles ont besoin d’agir collectivement et de manière rationnelle.

Pas moins de démocratie, mais davantage !

La solution à cette crise de la démocratie, estime Moscrop, ce n’est certainement pas le gouvernement des experts prétendus, mais au contraire « davantage de démocratie ». Cela doit prendre deux voies.

Du côté des peuples, Moscrop recommande à chacun, avant de prendre une décision d’ordre politique et, en particulier, avant de déposer son bulletin de vote dans l’urne, de s’accorder un temps de réflexion d’une dizaine de minutes. « Demandez-vous : pourquoi ai-je effectué ce choix ? Quelles sont mes vraies motivations ? Quel est l’argument qui m’a convaincu et est-il vraiment pertinent ? Confrontez votre opinion à quelqu’un qui en d’autres, de préférence opposées aux vôtres. Ecoutez une radio dont vous n’aimez pas la ligne éditoriale, lisez des articles sur un site que vous considérez comme « de l’autre bord. Testez vos propres convictions. »

Du côté des gouvernants, il ne faut surtout pas chercher à manipuler l’opinion, afin d’obtenir l’approbation majoritaire. Mais tout mettre sur la table, informer de l’état réel des affaires, et faire participer des assemblées citoyennes aux prises de décision.

Brice Couturier

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