A l’occasion des discussions budgétaires qui font l’actualité politique du moment, il m’a paru intéressant de faire un point sur les dépenses des administrations publiques au sein de la Communauté Européenne, et de les comparer à celles de la France.
On entend dire : « il y a trop de dépenses dans le social », « il faut augmenter notre niveau de dépenses dans le domaine de la défense », « on ne consacre pas assez de ressources au budget de l’éducation », « les dépenses pour nos hôpitaux sont insuffisantes », etc.
Aussi je vous propose de comparer les dépenses publiques de la France à celles de quelques-uns de nos voisins de la Communauté Européenne. Cela nous permettra de prendre un peu de recul par rapport à toutes les positions politiques exprimées, et à nous forger, je l’espère, certaines convictions.
Quelle méthode allons-nous suivre ?
Tout d’abord nous allons travailler sur les données statistiques de l’année 2023. Ce sont en effet des données vérifiées, et validées par les différents états de notre échantillon. Ces données proviennent du site Web officiel EUROSTAT (site de la Communauté Européenne). (*)
Ensuite nous allons examiner les données de 10 pays de la Communauté Européenne. En effet il y a un petit nombre de pays ayant une taille comparable à celle de la France. Il s’agit de l’Allemagne, de l’Italie, de la Pologne et de l’Espagne dont le PIB (Produit Intérieur Brut = richesses annuelles produites par la pays) est compris entre 1100 et 3700 Milliards (Mds) d’Euros. Puis le PIB descend sous la barre des 1000 Mds d’Euros. Mais comme ces pays sont proches de la France, j’ai intégré les 5 pays qui suivent dans l’ordre de la taille du PIB, à savoir : les Pays Bas, la Roumanie, la Belgique, la Suède et l’Irlande. Le PIB de l’Irlande ne représente, par exemple, « que » 430 Mds d’Euros, mais avec une population aussi moins importante. Tous les autres pays de la Communauté Européenne ont des PIB inférieurs à ces 10 pays.
Cet échantillon de 10 pays a l’avantage de rassembler les pays de l’Europe du Sud, de l’Europe du Nord (dont un scandinave) et de l’Europe de l’Est. Cela permettra de refléter les « sensibilités » qui peuvent être différentes suivant la zone de l’Europe concernée, et leur propre histoire au niveau social. On peut néanmoins distinguer deux groupes de pays, au niveau de la taille du PIB. Les pays du premier groupe sont ceux qui ont un PIB par habitant plus élevé que celui de la France, et ceux du deuxième groupe qui ont un PIB/Habitant proche de celui de la France. Le premier groupe comprend : l’Allemagne, les Pays Bas, la Belgique, la Suède et l’Irlande dont les PIB/habitant sont supérieurs à 43 000€ (de 43 000 à 81 000€). Le deuxième groupe rassemble la France, l’Italie, l’Espagne, la Pologne et la Roumanie dont les PIB/habitant sont compris entre 30 000 et 38 000€.
Enfin, nous allons examiner les dépenses des administrations publiques dans les domaines suivants :
- Les services publics généraux,
- Les opérations de la dette publique (coût de la dette publique),
- Les dépenses de défense,
- L’ordre et la sécurité publics (police, justice…),
- Les affaires économiques (économie, agriculture, etc…),
- La protection de l’environnement,
- La santé,
- L’éducation,
- La protection sociale.
Ces 9 agrégats de dépenses représentent pour chaque pays plus de 95% des dépenses des administrations publiques. A noter que le coût de la dette publique est inclus, au niveau des statistiques européennes, dans le montant des services publics généraux. Nous les avons volontairement extraits, pour les faire figurer séparément car le poids de la dette (intérêts et gestion de la dette) est un facteur différenciant suivant les pays.
Quel est le poids des dépenses publiques dans le PIB de chacun des pays examinés ?
On va tout d’abord mesurer le poids des dépenses des administrations publiques par rapport au PIB, dans chacun des 10 états européens de notre étude. Commençons par le pourcentage des dépenses des administrations publiques dans le PIB de chaque pays (classement du plus gros au plus petit pourcentage).
GRAPHE 1 – Pourcentage du PIB consacré aux dépenses des administrations publiques
On note, et ce n’est pas une surprise, que la France est numéro 1 pour le pourcentage des dépenses des administrations publiques dans le PIB national, avec un taux de 57%. Elle est suivie de près par l’Italie et la Belgique. La Suède, l’Allemagne et la Pologne sont proches au niveau pourcentage, et l’Irlande ferme la marche avec un taux faible de 22,7%.
Cependant le taux en lui-même n’est pas suffisamment « parlant » pour bien cerner le montant des dépenses publiques que consacre chacun des états pour sa population.
Le tableau suivant nous permet de mieux éclairer notre connaissance (classement par importance du montant en Euros).
GRAPHE 2 – Montant des dépenses des administrations publiques en euros par habitant
Ce tableau révèle une autre réalité concernant les dépenses publiques. On constate en effet que la France n’occupe plus la première place, mais la quatrième derrière la Belgique, les Pays Bas et l’Allemagne. Les pays du sud et de l’est de l’Europe se situent en bas du tableau, ce qui nous paraît assez logique compte tenu d’un PIB plus faible et de l’histoire économique de ces pays. L’Irlande, en revanche, dont le taux des dépenses des administrations publiques dans le PIB était très éloigné des autres pays, ressort plutôt bien dans le montant par habitant. Cela étant dû bien entendu au niveau de son PIB/habitant extrêmement élevé en Irlande.
Donc l’avantage de ce deuxième tableau est qu’il montre que les dépenses des administrations publiques de la France ne sont pas si exagérées que cela. La moyenne des dépenses publiques des 8 premiers pays (hors les deux pays d’Europe de l’Est) est de 20 592€, chiffre proche de celui de la France.
Comment se répartissent les dépenses des administrations publiques selon les pays ?
On va regarder maintenant comment notre échantillon de pays européens répartit les dépenses publiques suivant les grands agrégats évoqués plus haut.
Tout d’abord regardons la part de PIB consacré à chacun des ces agrégats de dépenses.
GRAPHE 1 – Pourcentage du PIB consacré aux différents agrégats de dépenses
Que constate-t-on ? On a mis en exergue les chiffres de la France (surlignage en vert) pour les comparer à la moyenne des 10 pays. La France est dans la fourchette haute au niveau :
- Des services publics généraux : mais comparable néanmoins avec les pays de taille et d’économie similaires (Allemagne, Belgique, Suède).
- De la défense : nous sommes à un niveau élevé (+0,5% par rapport à la moyenne des 10 pays), et nous avons cela en commun avec les pays voisins de la Russie (Suède, Pologne et Roumanie).
- De la santé : puisque nous sommes premiers , en pourcentage du PIB, dans ce domaine.
- Et, sans surprise, de la protection sociale : avec presque 6 % au-dessus de la moyenne des 10 pays.
Par ailleurs on constate que le pourcentage du PIB consacré à la protection de l’environnement n’est pas négligeable : 1,7% en moyenne, la France se situant à 2%. Les pays leaders dans ce domaine sont la Belgique et les Pays Bas. A nouveau nous allons éclairer les résultats apparaissant dans ce premier tableau en remplaçant les pourcentages du PIB par le montant en euros par habitant.
GRAPHE 2 – Montant des dépenses des administrations publiques par habitant suivant les agrégats
Les chiffres de la France sont de nouveau mis en exergue, au niveau de la couleur, par rapport à la moyenne des 10 pays européens.
Ce tableau nous permet de nuancer les premières constatations faites à partir du précédent tableau. Certes les dépenses des administrations publiques dans le domaine des services publics généraux sont plus élevées que la moyenne en France, mais tout de même similaires, et même inférieures, à des pays comme l’Allemagne, la Suède, et la Belgique. Il est vrai que cet agrégat « Services publics généraux » comprend les dépenses des organes exécutifs et législatifs (nationaux et locaux), l’aide économique extérieure, les services généraux et enfin la recherche fondamentale. Si on ne regarde que le montant des dépenses des services généraux on obtient le tableau suivant :
On se rend compte que le niveau des dépenses de la France pour les services généraux est le plus élevé de l’échantillon des 10 pays. L’Allemagne en est proche tout en étant inférieure (mais avec un PIB/Habitant supérieur à la France), et la Belgique occupe la troisième position. L’Allemagne a une organisation politique régionale forte qui doit probablement peser sur les coûts. Pour la Belgique cela doit sans doute être la conséquence du bilinguisme et de l’organisation en deux grandes régions. La différence, en euros, des dépenses de services généraux en France par rapport à la moyenne est de 370€ par habitant, soit 1,6% du total des dépenses des administrations publiques. Faut-il regarder de ce côté-là pour dégager des moyens pour nos dépenses en matière de défense ?
Actuellement la France se trouve à un niveau plutôt élevé, par rapport aux autres pays, dans le domaine de la défense. Cela est bien entendu dû à la politique constante de la France en matière de défense, et à son statut de puissance nucléaire. Néanmoins les récentes discussions au sein de l’OTAN, en raison des menaces sur la paix en Europe, laissent augurer que le pourcentage du PIB consacré à la défense, dans les années futures, se rapprochera des 5% (seule l’Espagne pour le moment y est opposée). Le chemin à parcourir est donc encore important, et va peser sur le pourcentage total que représentent les dépenses des administrations publiques dans le PIB.
Dans le domaine de la santé, le montant des dépenses, exprimé en euros par habitant, reste élevé pour la France, mais nous nous situons en quatrième position, très proches de l’Allemagne. On va donc décomposer le contenu de cet agrégat pour une analyse plus fine.
On constate que les dépenses de santé ne sont pas tout à fait les mêmes suivant les pays. Plus d’effort sur le remboursement des médicaments en Allemagne (le taux de remboursement est en moyenne 12% plus élevé en Allemagne qu’en France), même si la France est en deuxième position. Le remboursement des professionnels de santé est en revanche plus élevé en France que la moyenne des 10 pays, et se situe à un niveau plus proche des pays du nord de l’Europe. Les dépenses pour les services hospitaliers en France sont aussi au-dessus de la moyenne (en 4ème position sur les 10 pays), et en tout cas supérieures à l’Allemagne (le pays a une surcapacité en matière de lits et un manque de personnel soignant). Les pays en tête de ce classement sont l’Irlande , la Belgique et les Pays Bas. Et en queue du peloton l’Espagne, la Pologne (pas ou peu de remboursement de médicaments), et la Roumanie (faible sur tous les segments).
Dans le domaine de la santé il n’y a donc pas de fortes distorsions entre la France et les pays les plus importants de notre échantillon. On sait pourtant qu’il y a néanmoins de fortes tensions dans le domaine hospitalier, sans doute en raison du vieillissement de la population et de la politique des territoires (manque de proximité hospitalière suivant la région).
Au niveau de la protection sociale nous pouvons également faire une analyse plus fine des dépenses au travers du tableau suivant :
La France est leader, avec l’Italie, au niveau des dépenses en faveur des personnes âgées. C’est un élément connu, vu les intenses débats sur le sujet des retraites depuis plusieurs mois. On se situe 30% au-dessus de la moyenne des 10 pays, et 16% au-dessus de l’Allemagne.
Pour le reste des dépenses, en matière de protection sociale, la France est plutôt dans la moyenne de notre échantillon. La France se situe en troisième position pour ce qui est des dépenses liées au chômage (derrière l’Allemagne et l’Irlande), et en deuxième position en ce qui concerne le logement, derrière l’Irlande. On notera le niveau de dépenses élevé aux Pays Bas en matière d’exclusion, et le niveau assez bas en matière de protection sociale dans les pays d’Europe de l’Est (Roumanie et Pologne).
Nous terminerons cette revue plus détaillée des dépenses des administrations publiques en faisant une rapide analyse des dépenses en matière d’éducation. La France n’a pas le leadership dans ce domaine (légèrement en-dessous de la moyenne de notre échantillon).
Le tableau suivant nous permet de détailler cela :
On constate rapidement que le bât blesse dans deux domaines : l’enseignement pré-primaire et primaire, et l’enseignement tertiaire. Dans ces deux domaines la France y consacre moins de moyens financiers par rapport à la moyenne des autres états.
Au niveau de l’enseignement pré-primaire et primaire la Suède est très loin devant. Dans ce pays le temps de maternelle s’étend de 1 an à 5 ans. L’école maternelle n’est pas obligatoire en Suède mais la commune est tenue de proposer une place à tout enfant à partir d’un an, que les parents travaillent, fassent des études, soient sans emploi ou en congé parental, ou si l’enfant lui-même en a besoin à cause de sa situation familiale. La France a augmenté régulièrement ses dépenses dans ce domaine depuis 10 ans, néanmoins la Cour des comptes dans son rapport de 2025 constate « un déclin des performances scolaires des élèves du primaire, notamment vis-à-vis de nos voisins européens« . On pointe le manque d’enseignants formés, le rythme scolaire (4 jours), et les inégalités territoriales.
Les dépenses dans l’enseignement secondaire sont plus importantes en France que dans la majorité des autres pays de notre échantillon, mais cela s’explique en partie par le nombre moyen d’heures d’enseignement dispensées à l’année par professeur, qui est supérieur à la moyenne, ainsi que par la durée du cycle qui est plus élevée de deux années par rapport au primaire (d’où des dépenses plus élevées que pour le primaire).
Enfin, au niveau du tertiaire, la France est très en-dessous des autres pays. Les pays nordiques (Suède, Pays Bas, Belgique et Irlande) se démarquent par une très forte contribution publique, à hauteur de plus de 95% dans l’enseignement tertiaire. La contribution du secteur privé en France atteint de son côté 20% dans l’enseignement supérieur, soit une hausse de 1 point de pourcentage entre 2012 et 2015, puis de 2 points entre 2015 et 2019, de la part des dépenses d’éducation financées par des acteurs privés.
Conclusion
On voit donc quand on « décortique » les dépenses des administrations publiques que le diable se cache dans le détail.
La France a toujours eu une politique sociale, mais son niveau de PIB, de 13% inférieur à la moyenne des 10 pays de notre échantillon, fait que cela pèse sur le pourcentage que représentent les dépenses des administrations publiques dans le PIB (bien plus de la moitié avec 57%).
Deux axes sont possibles pour tenter de résoudre ce problème.
Le premier consiste à augmenter la richesse produite, donc le PIB. Pour cela plusieurs pistes : augmenter la consommation des ménages en augmentant les petits et moyens salaires, ce qui aura une répercussion sur la production (en faisant attention à l’évolution des prix) ; augmenter la productivité du travail (plus de travail en termes d’horaires, et de durée dans le temps – allongement du départ en retraite) en la rémunérant, seule condition pour que la consommation suive ; développer plus d’activités productives de richesses (investissement dans l’industrie, développement d’innovations comme dans les nouvelles énergies) permettant notamment de réduire le taux de chômage; augmenter les dépenses de l’état, comme la défense dont on a parlé, mais en s’assurant de nouvelles ressources fiscales qui ne soient pas négatives pour la consommation (taxes sur les riches et les plus hauts revenus à privilégier).
Le deuxième consiste à diminuer les dépenses des administrations publiques, ce qui réduirait de facto la part de ces dépenses dans le PIB. On peut imaginer de travailler : sur les dépenses de services généraux (1,6% plus élevé, en terme de PIB, que la moyenne) ; sur les charges de la dette (1,8% du PIB actuellement là où les pays non déficitaires sont entre 0,8 et 1%) en arrêtant la politique continuelle du déficit de l’état par un financement faisant plus appel aux couches les plus riches de la population; sur le coût des dépenses pour les personnes âgées (1,3% plus élevées que l’Allemagne, la Belgique ou la Suède) en augmentant par exemple les prélèvements sociaux sur les retraites moyennes supérieures et supérieures.
Il est certain que le travail sur les dépenses est plus difficile, car avec des conséquences sociales et politiques si on se refuse à taxer plus ceux qui en ont les moyens. L’autre voie qui consiste dans l’augmentation de la richesse produite demande également un consensus social et politique si l’on veut garder ou pas le caractère plus social de notre pays.
De grands débats à venir pour les prochaines échéances électorales, et des débats d’idées qui seront intéressants à suivre (notamment de la part des économistes). Nous aurons sûrement l’occasion d’en reparler ici.
(*) Tous les tableaux insérés dans cet article ont été réalisés par l’auteur












